EntretienS

Rencontre avec les réalisateurs

Nos histoires sont toujours très simples,
mais elles sont le fruit d’un long travail de réflexion.

MISTER UNIVERSO est à nouveau un film que l’on pourrait qualifier d’hybride, une fiction très proche d’une approche documentaire. Comment envisagez-vous le travail de réalisation, la part d’écriture, la part de réel et de hasard?

Pour nous, écrire des scénarios, ne signifie pas seulement transposer nos idées à l’écran. Nous écrivons aussi en pensant aux personnes qui nous ont inspirées et il est essentiel qu’elles s’identifient au récit. Nous utilisons la singularité de chacune d’entre elles, leur mode de vie, leur façon de parler, etc. Pendant le tournage, nos personnages portent leurs propres vêtements, ils jouent dans leur environnement quotidien, sur leur lieu de travail, entourés de leurs proches, au milieu de leurs caravanes. Ainsi, la frontière entre fiction et réalité se confond dès le premier jour du tournage. Une porosité renforcée par le fait que tous les dialogues du film sont improvisés.

Quand avez-vous rencontré Tairo Caroli (Tairo) ? Et qu’est-ce qui vous a donné envie de faire un film avec lui ?

Nous l’avons rencontré en 2009 pour le tournage de La Pivellina, il avait quatorze ans. Depuis, nous sommes restés en contact et nous avons souvent parlé de retravailler ensemble sur un nouveau projet de film. C’est quelqu’un qui a le chic pour se mettre dans des situations compliquées, un personnage tragi-comique avec une certaine mélancolie. Ces différents aspects de sa personnalité en font un personnage aussi ambivalent que sympathique et cela nous a donné envie d’aller à sa rencontre.

Comment avez-vous travaillé avec Tairo, Wendy et leurs compagnons de chapiteaux ?

Nous avons réalisé le film chronologiquement afin que chacun puisse rentrer plus facilement dans l’histoire et développer de l’empathie pour son personnage.
Nous les informions seulement la veille des scènes que nous allions tourner, de ce qu’ils devraient faire et ce afin que nous puissions capter au plus proche la nature de leurs personnages. De fait, il était important de ne pas multiplier les prises de vue. En moyenne, nous n’en faisions pas plus de trois par scène.

Comment Tairo et ses compagnons ont-ils réagi en voyant le film ? Où en sont-ils aujourd’hui ?

Tous étaient très émus... Pour Tairo et ses compagnons, ce film est comme un album photo, témoin de leurs anciennes vies. Car entre-temps, beaucoup de choses ont changé, notamment pour Tairo. Il a vendu sa caravane. Ses fauves sont morts peu après le tournage et son contrat avec le cirque Merano a pris fin. Aujourd’hui, il travaille dans un cirque ukrainien avec les animaux de son père.

MISTER UNIVERSO nous rappelle l’univers de La Strada de Fellini. Tairo, Wendy et les autres personnages, croisés tout au long de ce road trip, maintiennent à bout de bras, à l’instar de Zampano, un monde que nos sociétés modernes rend de plus en plus invisible. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous y intéresser au point d’y consacrer dix-huit ans de votre vie ?

Nous avons été ébloui par toutes ces personnalités fortes et impressionnantes rencontrées à travers nos périples dans les différents cirques que nous avons visité. Ces personnes nous ont ouvert les portes de leur univers. Ces petits cirques itinérants luttent pour conserver leur mode de vie, leur culture. C’est une société en voie de disparition, nous y voyons une métaphore de la lutte des « petits » contre les « grands ». Qu’il s’agisse des petits magasins de quartier, de la classe ouvrière ou du film analogique: c’est une culture entière qui est en train de disparaître petit à petit. Nous le regrettons et aimerions que la prise de conscience soit un peu plus forte face à la disparition de tout un patrimoine.

Le fer à cheval, Arthur Robin (Mister Universo) sont des éléments du récit qui tendent à inscrire le film dans l’univers du conte social. Et aussi d’envisager la force comme une façon d’influer sur le destin ?

Plier du fer, pour nous, c’est comme choisir la forme que l’on veut donner à sa vie: chacun essaye de lui donner celle qu’il aimerait, selon la force dont il dispose. Pour nous, Arthur Robin est la preuve que le bonheur est indépendant du succès, de l’argent ou de l’omniprésence sur les réseaux sociaux.
Arthur Robin a décidé très jeune ce qu’il serait et ferait: devenir Mister Universo, but qu’il a atteint en travaillant dur. C’est un homme satisfait et heureux, bien dans son âge. Tairo est encore dans la pensée magique. Pour lui, si Arthur Robin lui offre un nouveau porte bonheur, tout ira bien, sa vie rentrera dans l’ordre, comme par enchantement. D’où sa quête et ce périple à la recherche de Mister Universo. Tairo ignore où ce road trip va le conduire. Finalement, sa rencontre avec Arthur Robin va lui faire comprendre où trouver sa force, celle ci n’étant pas forcément dans une barre de fer. Quant à Arthur, la venue de Tairo va quelque peu bousculer ses habitudes, lui l’homme organisé qui a toujours contrôlé son existence.

Qu’est-ce qui déclenche vos voyages filmiques ? Dans La Pivellina (2009), c’est un bébé abandonné dans un parc et trouvé par un couple de forains, dans L’Eclat du jour (2013), il s’agit d’un vieil oncle artiste de cirque qui débarque soudainement dans la vie de son neveu, un acteur reconnu. Ici, c’est la quête d’un talisman égaré.

Nos histoires sont toujours très simples, mais elles sont le fruit d’un long travail de réflexion. Il nous a semblé tout à fait naturel d’écrire cette histoire pour Tairo et Arthur Robin. Arthur Robin, nous l’avions rencontré une première fois il y a dix-huit ans et cela faisait longtemps que nous voulions travailler avec lui. Il a reçu beaucoup de propositions de films, qu’il a toutes refusées car il avait ses engagements avec le cirque. Travailler sur un film comme le nôtre signifiait pour lui aussi dévoiler son espace personnel. Alors il y a réfléchi longuement, avant de se décider, à l’âge de quatre-vingt-huit ans.

Dans vos films vous montrez des personnes qui ont en commun de faire partie d’une communauté socialement et géographiquement à la marge.

Nous essayons de mettre en relation des personnes aux caractères très différents mais que quelque-chose les relie. Ici le challenge, c’était de rester sur un récit aussi simple que possible dont les protagonistes ont, par leurs vécus, des personnalités et des désirs différents. Les personnages présentés dans le film sont mis en relation par des séquences qui pourraient vraiment avoir eu lieu.
Dans MISTER UNIVERSO, nous voyons à la fois Tairo et Wendy dans leurs numéros, mais nous ne faisions pas un film avec des images type reportage sur Tairo dompteur en représentation.
Ce sont des plans qui font partie de l’histoire sans forcément insuffler quelque-chose de spectaculaire. Filmer les coulisses est un contrepoint à l’excitation qu’offre le cirque du point de vue de l’auditoire.
Il était important pour nous d’indiquer dès le début au spectateur, que Tairo est un vrai dompteur de fauves, qu’il a une vraie relation avec ses animaux, il les nourrit, les soigne, entre dans leurs cages, et travaille avec eux sans crainte. Nous montrons aussi Wendy et la façon dont elle maitrise et contorsionne son corps à l’image d’Arthur Robin quand il plie le fer. Nous avons voulu terminer le film sur cette analogie.

A l’heure où la plupart des réalisateurs est passée au numérique, vous résistez et filmez en super 16mm. Pourquoi ce choix?

C’est à la fois un choix esthétique et... pratique !Un choix esthétique parce qu’on trouve que le matériel analogique – avec ses avantages et ses inconvénients – est encore et toujours le plus convaincant sur grand écran.Pratique, puisque nous possédons une caméra Super 16mm qui nous donne une grande souplesse d’utilisation et nous offre la possibilité de travailler vite et facilement. C’est ce qui correspond pour le moment le mieux à notre façon de travailler.

Quels sont vos projets ?

Nous préparons un nouveau film qui se déroulera dans le monde de la pègre viennoise et de la Wienerlied (ndt. Chansons populaires viennoises chantées exclusivement en dialecte, faisant le récit de la vie dans la capitale autrichienne et qui trouve ses sources au XIXe Siècle). Là encore, nous avons rencontré des personnes hors du commun et nous allons raconter leurs histoires.

Rencontre(s) avec Tizza Covi et Rainer Frimmel / Cinémas de Recherche - GNCR

IFFR Live: Mister Universo recap

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Q&A with Tizza Covi and Rainer Frimmel

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